Islam en France : « Nous avons décidé d’unir nos forces »

Le Président de la République s’est exprimé récemment et a dit son souhait d’une « meilleure organisation du culte musulman » pour un « islam dont toutes les pratiques doivent se conformer aux lois de la République. » Il a souhaité recevoir un plan d’action de la part du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM). Dont acte.  Il est sain qu’il puisse exister, dans le respect de la laïcité, une dynamique constructive entre l’État et le culte musulman. Avec toujours pour objectif de construire des relais efficaces pour lutter contre les logiques de repli communautariste et d’extrémisme sans jamais abîmer le lien qui nous lie. L’exigence du Président de la République est la nôtre. Depuis longtemps, très longtemps même. Et il est vrai que le CFCM n’a pas toujours pu proposer et mettre en œuvre des actions allant en ce sens : c’est une institution encore jeune qui a longtemps été contrainte dans son action par des difficultés internes que nous ne nions pas.

L’État doit au passage reconnaître ses responsabilités : il a abandonné des quartiers entiers ; il n’a pas lutté contre la complaisance de certains élus locaux avec l’islam politique acceptant des stratégies de repli communautariste ; il a enfin été trop tolérant face à l’activisme de certaines puissances étrangères promouvant une vision rétrograde de l’islam, qui n’est pas celle de l’immense majorité des musulmans de France.

Aujourd’hui, une nouvelle équipe de direction du CFCM a été élue et a adopté un programme d’action détaillé sur notamment la réorganisation territoriale du CFCM, la formation et le statut des imams et aumôniers, le financement du culte musulman, et la lutte contre les courants et thèses extrémistes. C’était urgent car le contexte politique et social n’a jamais été aussi difficile avec les attentats qui ont endeuillés notre pays ces dernières années commis – fait abominable – au nom de l’islam, la montée de la haine antimusulmane, l’ultra-droite qui menace, les discriminations qui ne cessent pas.

Des actes ambitieux

Il faut – nous en sommes convaincus – nous attaquer à la source : faire interdire, et non pas seulement contrôler, les financements provenant de personnes ou d’États qui s’inscrivent en dehors des accords traditionnels et historiques avec les pays dont le lien sociologique avec la France est avéré et ancien et, par ailleurs, former tous les ministres des cultes à identifier et à bannir les idéologies qui instrumentalisent la religion à des fins politiques. Cela relève des actions que l’État doit mener.

Les citoyens français, musulmans ou pas, attendent du CFCM des actes, ambitieux, opérationnels, efficaces. Notre objectif est donner aux musulmans de France une organisation nationale capable de répondre aux questions qu’ils posent et que pose l’ensemble de la société. Quelles sont ces questions ? L’insertion sereine et pacifique de l’islam et des musulmans dans la société française est-elle possible ? C’est bien cette insertion paisible au sein de la communauté nationale, que veulent bloquer, en une alliance inquiétante, l’extrême-droite et les extrémistes se réclamant de l’islam. Deuxième question : comment lutter contre la montée de ces extrêmes et leurs projets mortifères ? Troisième question : comment améliorer la vie quotidienne des musulmans et faciliter l’exercice du culte ?

Dons et legs

Pour l’exercice du culte au quotidien, nous avons besoin de financements clairs et transparents avec une organisation ad hoc. Le financement peut provenir, comme c’est le cas pour d’autres cultes, du produit des dons mais aussi des consommations liées à la religion, la viande halal par exemple ou le voyage vers La Mecque pour le pèlerinage rituel. Nous travaillons chacun de notre côté depuis longtemps sur ce sujet et nous avons décidé d’unir nos forces et nos expertises afin de créer une association unifiée de financement du culte musulman transparente et professionnelle. Elle aura pour objectif d’offrir un service de qualité aux consommateurs et aux fidèles musulmans en contribuant à une meilleure organisation des différents marchés. Elle aura aussi pour mission de collecter des dons et des legs susceptibles de financer la réponse aux enjeux nationaux que nous venons de décrire. Elle n’aura par contre par vocation, en tout cas à court terme, à permettre de construire des mosquées, sujet laissé à ce stade à la responsabilité des communautés locales.

Sa gouvernance sera conforme aux meilleurs standards professionnels avec une séparation des opérateurs économiques et des régulateurs : des personnalités indépendantes ayant signé une déclaration d’intérêt signifiant qu’ils n’ont aucun intérêt dans les secteurs économiques susceptibles d’être régulés par eux seront donc majoritaires au conseil d’administration.

Lutte contre l’extrémisme

Le CFCM et les fédérations qui le composent auront un tiers des sièges. Les décisions concernant la régulation économique se prendront à la majorité simple. Les décisions portant sur l’emploi des ressources seront prises à la majorité qualifiée des deux tiers dans le consensus, après appels à projets ouverts et transparents.

La réponse à la deuxième question, la lutte contre l’extrémisme et la violence commise au nom de l’islam, est essentielle. C’est par un travail culturel et théologique ambitieux, efficace aussi dans sa diffusion que nous pourrons contrer les discours de haine, de séparation, de sécession qui prolifèrent aujourd’hui sur les réseaux sociaux. Ce travail théologique de fond doit nourrir la nécessaire formation en France d’imams français. Averroès le disait dans sa sagesse : « L’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine, la haine conduit à la violence… voilà l’équation ».

Sur la question globale de l’insertion de l’islam dans la société, nous avons besoin de travailler main dans la main avec l’État, en pleine conformité avec la loi de 1905. La République doit défendre les citoyens français de confession musulmane quand leur liberté de conscience n’est pas respectée. L’État doit aussi veiller à assurer à tous l’égalité des chances, à l’école notamment. L’État peut permettre aux mosquées de bénéficier de revenus locatifs immobiliers si les modifications législatives qui s’imposent sont mises en œuvre.

Un nouveau dialogue entre l’État et l’islam se met en place, un dialogue fondé sur la confiance, sur la responsabilité partagée et mutuelle. Du côté des musulmans, nous prenons nos responsabilités avec pour maître mot – l’union – et une seule exigence -l’efficacité. De notre côté, nous sommes prêts.

 

Ibrahim Alci, vice-président du Conseil français du culte musulman.

 Mohamed Moussaoui, président du Conseil français du culte musulman.

Chems-Eddine Hafiz, vice-président du Conseil français du culte musulman.

Hakim El Karoui, président de l’Association musulmane pour l’islam de France.

Source : https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/06/islam-en-france-nous-avons-decide-d-unir-nos-forces_6032029_3232.html

CFCM

Le Conseil français du culte musulman est une association française régie par la loi de 1901 qui a vocation à représenter le culte musulman en France auprès des instances étatiques pour les questions relatives à la pratique religieuse.

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