Cérémonie en hommage aux combattants musulmans

Cérémonie en hommage aux combattants musulmans

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Mémorial musulman de Fleury-devant-Douamont

29 juillet 2020

 

Madame la ministre déléguée, chère Geneviève,

Mesdames et Messieurs les parlementaires,

Monsieur le Président du conseil français du culte musulman,

Monsieur le Recteur de la Grande Mosquée de Paris,

Monsieur le préfet,

Messieurs les maires,

Mesdames et Messieurs,

 

Ils venaient souvent du soleil, celui d’Algérie, de Tunisie, du Maroc, mais aussi du Sénégal ou du Mali. Ils venaient des quatre coins du monde. Et ils sont morts à Verdun, souvent dans le froid et dans la peur.

Ils n’avaient sans doute jamais vu les paysages de France, ni la campagne de Lorraine. Beaucoup parmi eux n’avaient jamais porté les armes, et encore moins combattu. Loin de leurs familles, de leurs proches et de leurs habitudes, certains avaient été enrôlés dans l’armée dès l’âge de 14 ans. Cependant ils étaient là, dans les tranchées, foudroyés par un orage de feu et abattus sur cette plaine de boue et de cendres. Ils étaient là, aux côtés de leurs frères d’armes venus de Bretagne, d’Auvergne ou de Provence. Ils étaient là au service d’une même patrie, la France, et d’un même idéal, la République.

Ils s’appelaient Abderhaman Ghoumrani, Belaïd Saad ou Mohamed ben Salah. Ils étaient tirailleurs, goumiers, spahis, zouaves. Ils portaient avec honneur l’uniforme français et pour beaucoup, ils priaient et puisaient leur courage et leur foi dans les sourates du Coran.

Face à l’ennemi, dans l’effroyable chaos de la guerre, dans le fracas des obus, dans le sang et dans l’odeur de la mort, 70 000 combattants musulmans perdirent la vie, entre 1914 et 1918, à Verdun, dans la Somme, sur le chemin des Dames. Ils sont morts pour la France. Et aujourd’hui, autour de ce mémorial où reposent certains d’entre eux, nous sommes là pour honorer leur sacrifice et leur souvenir.

Ce n’était pas la première fois dans l’Histoire de France que des combattants musulmans payaient de leur sang leur engagement pour notre pays. Ils étaient déjà là en Crimée, au Mexique, à Sedan. La France n’était pas encore redevenue une République, mais la Nation était en guerre. Et depuis Bonaparte, ils participaient, ils se confondaient avec l’Histoire de France.

Bien plus tard, en 1940, ils étaient aussi là, de Gembloux à l’Argonne, de la Montagne de Reims à Annonay, pendant la campagne de France. Ils payèrent d’un lourd tribu la défense du drapeau tricolore face à l’Allemagne nazie : 196 d’entre eux, désarmés, furent massacrés près de Chasselay, dans le Rhône, les 19 et 20 juin 1940.

Ils étaient encore là, quatre ans plus tard, en Corse et en Provence, où ils participèrent à la libération du territoire national et à la reconquête de notre liberté. Ils étaient alors plus de 230 000 à combattre au nom de la France libre, dans l’Armée d’Afrique, avec Juin, Leclerc et de Lattre. Heureusement que la France n’a pas compté que sur les Français de métropole pour combattre et rester libre. Heureusement que de Gaulle a pu lever une armée de Français libres, souvent Français de fraîche date, pour peser et faire d’Alger la ville de notre liberté. En 1945, l’honneur revint à l’adjudant-chef Ahmed el Abed, du 4ème régiment de tirailleurs tunisiens, d’être le premier soldat de l’armée française à pénétrer en Allemagne en traversant la rivière Lauter.

Les noms des batailles où se sont illustrés les combattants musulmans résonnent encore aujourd’hui. Ces batailles sont les pages sombres et les heures glorieuses de notre Histoire. Elles sont les instants dans lesquels la France s’est faite, les instants dans lesquels la Nation s’est forgée, les instants dans lesquels la République s’est construite, fidèle au souvenir de Valmy et de Jemmapes.

Dans l’enfer des tranchées, dans l’ivresse de la Libération comme dans la défaite de la guerre de 1870, les combattants musulmans ont fait notre Histoire. Ils sont notre Histoire. Français, nous sommes là grâce à eux. La France a envers eux une dette éternelle, celle du sang versé et du sacrifice consenti. Nous avons aujourd’hui le devoir de nous en souvenir. La République, bousculée par les débuts houleux et complexes de la loi de Séparation des Eglises et de l’Etat, a souhaité remercier les musulmans morts pour la France en accordant et en finançant la construction de la Grande Mosquée de Paris en mémoire de tous ces soldats, tous ces Français, tous ces Républicains morts pendant la Grande Guerre.

Parmi ces soldats, il y avait Sidi Samaké, venu de Bamako et soldat du 43e bataillon de tirailleurs sénégalais, combattant à Verdun et mort de ses blessures à l’hôpital de Revegny le 17 décembre 1916. Il y avait Adbou Assouman, qui défendit avec un courage admirable le fort de Douaumont le 24 octobre 1916, et, alors qu’il était grièvement blessé, poursuivit le combat pour empêcher l’ennemi de déborder nos lignes. Ils ne doutaient ni de leur cause, ni de leur foi. Ils sont l’incarnation de cet esprit qui tout entier a fait tenir la Nation à Verdun.

Ils faisaient partie de l’armée du peuple, celle digne des soldats de l’An II et de la Grande Armée. Cette armée était celle citoyens soldats, enfants de toute la France, de toutes les conditions, de toutes les origines, de toutes les religions qui montaient à l’assaut au son de la Marseillaise. Cette armée représentait la France unie, dans le courage face au combat et dans la défense de valeurs communes, dans cette volonté de tous les Français d’appartenir à la même Nation. Et les musulmans auxquels nous rendons aujourd’hui hommage avaient fait ce choix, le choix de la France.

Ce fut également le choix que fit le résistant d’origine guinéenne Addi Bâ, premier résistant du maquis vosgien, fusillé en 1943 après avoir été torturé par l’ennemi. Ce fut le choix des francs-tireurs partisans algériens qui firent de la Grande Mosquée un refuge pour les familles juives dans le Paris occupé. Ce fut le choix des nombreux combattants musulmans, qui, engagés en 1944 dans la bataille de Monte Cassino, firent reculer la barbarie nazie, au prix d’une indescriptible boucherie dont plus de 50 % de ceux qui montèrent à l’assaut ne revinrent pas vivants.  Ce fut aussi le choix d’un préfet, à Chartes, Jean Moulin, qui refusa en 1940 malgré la torture de signer l’acte ignominieux qui allait envoyer à la mort le 26e régiment de tirailleurs sénégalais.

Aujourd’hui, c’est le choix des militaires, policiers, gendarmes, pompiers, qui portent l’uniforme de la France pour protéger nos concitoyens et qui prient leur Dieu. Je souhaite à cet égard saluer l’action des aumôniers militaires du culte musulman qui apportent leur soutien inlassable à nos soldats déployés en métropole et en opérations extérieures. Leur patriotisme est un modèle que nous devons suivre.

Renan disait qu’« en fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs, ils commandent l’effort en commun. ».

Le souvenir de ces soldats, morts pour la France, nous impose l’effort de préserver cette unité nationale qui a donné à notre pays la force de traverser les grandes épreuves de son Histoire. L’effort de nous élever contre toute tentative de dévoiement de la religion, qui chercherait à fracturer la cohésion nationale, de toute instrumentalisation de la foi pour définir des identités concurrentes à la République.

Il nous impose aussi l’effort, symétrique, de combattre tout dévoiement de la République. Je veux parler de ce dévoiement, insidieux, qui évoque à mots couverts l’incompatibilité qu’il pourrait y avoir entre le fait de croire et d’être républicain. Qui peut dire, devant ces tombes ornées du croissant, devant les noms des suppliciés et des torturés qui se sont sacrifiés pour la France, devant les corps des policiers et militaires tombés sous les balles des tueurs de Charlie Hebdo ou sous les balles de Mohammed Merah –  et c’est aujourd’hui, 29 juillet 2020, le 39e anniversaire du maréchal des logis-chef Imad Ibn Ziaten, la première victime de Merah  –, oui, qui peut dire sans honte, devant leurs pères, leurs mères et leurs famille, leurs descendants, que ceux qui sont morts pour nous ne sont pas Français ?

La France, la République, ne préfère aucune religion ; ne combat aucune religion ; ne hiérarchise pas les citoyens selon leurs croyances. La France, la République, préserve la liberté absolue de culte, la liberté de croire ou de ne pas croire. La France, la République, protège tous ceux qui sont persécutés en raison de leur foi, de leurs croyances ou de leur dogme.

C’est aussi pour la République et pour sa promesse que les soldats de Verdun combattaient. Cette laïcité qui nous permet de vivre libres, libres et ensemble. Cette laïcité, parfois perçue comme un rempart dressé face aux extrémismes de tous ordres, la vie de ces soldats l’incarne. Cette laïcité forge la fraternité qui unit tous les Français – musulmans, chrétiens, juifs, agnostiques, athées – dans la même Nation.

Face au plateau martyrisé de Douaumont et après toutes les souffrances que cette terre éventrée a pu connaître, je voudrais rappeler aux descendants de ces combattants, à tous les musulmans de notre pays, et à vous tous, que ces hommes sont des héros et des repères. Pour notre jeunesse, parfois en proie à une perte de sens et qui peut s’interroger sur son identité. Pour tous les Français qui pourraient croire qu’ils n’ont pas leur place dans la République. Pour toutes les femmes et les hommes politiques qui surfent sur le rejet de l’altérité en oubliant l’Histoire de France.

Leur souvenir nous rappelle que les valeurs qui nous rassemblent sont d’abord une exigence, un combat et qu’il nous appartient à tous de les faire vivre. Il nous rappelle que la France n’a jamais été aussi grande que lorsqu’elle a été unie.

Et la Nation n’oublie aucun de ses enfants tombés au champ d’honneur. Ces combattants musulmans sont des modèles de dévouement et de courage. Ils ont consenti au sacrifice ultime pour que vivent nos valeurs. Aujourd’hui encore, ce sacrifice nous engage tous.

Je vous remercie.

CFCM

Le Conseil français du culte musulman est une association française régie par la loi de 1901 qui a vocation à représenter le culte musulman en France auprès des instances étatiques pour les questions relatives à la pratique religieuse.

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